David Lappartient, président de l'UCI« Nous ne sommes pas une organisation qui dit toujours oui »

David Lappartient, président de l'UCI : « Nous ne sommes pas une organisation qui dit toujours oui »Photo : Getty Images/Joel Saget
David Lappartient est président de l'Union cycliste internationale (UCI) depuis 2017
Le Français David Lappartient est président de l'Union cycliste internationale (UCI) depuis 2017. Dans une interview accordée au TOUR, il évoque l’héritage de l’ère du dopage liée à l’époque d’Armstrong, le pouvoir de marché de l’organisateur du Tour, ASO, dans le cyclisme, ainsi que l’essor du cyclisme allemand.

Interview : Stephan Klemm

TOUR : Monsieur Lappartient, comment percevez-vous actuellement l'évolution du cyclisme, tant au niveau amateur qu'au plus haut niveau ?

LAPPARTIENT : Je trouve que le cyclisme traverse actuellement une très belle période. En tant que sport de masse, il jouit d’une immense popularité. Pendant la pandémie de Covid, de nombreuses personnes ont découvert ou redécouvert le vélo. Le cyclisme est à la mode. Le cyclisme professionnel connaît lui aussi un véritable essor. Les retransmissions cyclistes génèrent d’excellentes audiences à la télévision. Cela tient aussi aux protagonistes actuels. En effet, nous avons connu auparavant une période de 20 ans durant laquelle les professionnels étaient tellement spécialisés que le cyclisme en devenait ennuyeux. Les classiques n’offraient plus de suspense. Les Grands Tours étaient décidés très tôt. Actuellement, cependant, comme l’année dernière, toutes les superstars étaient présentes lors des classiques de printemps. Cela n’avait pas été le cas depuis longtemps.

TOUR : À l'exception de Jonas Vingegaard. Il continue d'éviter les courses classiques d'une journée.

LAPPARTIENT : C'est vrai. Sauf Vingegaard. C'est un coureur dont le profil s'inscrit dans l'ancien modèle, c'est-à-dire : la spécialisation. J'aimerais néanmoins qu'il prenne le départ des monuments d'un jour. Liège-Bastogne-Liège devrait lui convenir. C'est en quelque sorte une étape de montagne, où il pourra certainement se battre dans le peloton de tête.

TOUR : Actuellement, on observe de plus en plus souvent des attaques très tôt dans les courses, et des groupes décisifs se forment bien avant l'arrivée. Comment percevez-vous cela ?

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LAPPARTIENT : Une évolution passionnante. Les classiques vivent de ces duels, et les tours sont bien plus intéressants qu’ils ne l’étaient il y a encore quelque temps. Cela vaut d’ailleurs aussi pour les courses féminines. D’une manière générale, je pense que le cyclisme féminin a fait un grand bond en avant.

TOUR : Tadej Pogačar est un coureur professionnel capable de remporter toutes les courses auxquelles il participe. Il lui arrive parfois de dominer la course et d'étonner tout le monde par des échappées en solo phénoménales. Quelles sont les implications pour les compétitions lorsqu'il y a un coureur qui semble pratiquement imbattable ?

LAPPARTIENT : Tout d’abord, c’est un formidable représentant de ce sport. Mais lorsqu’un coureur domine autant que Tadej Pogačar, la suspicion fait toujours son chemin. C’était déjà le cas à l’époque d’Eddy Merckx, et cela a également été vrai pour l’époque marquée par Bernard Hinault.

Je ne dirais jamais qu'il existe une garantie à 100 % qu'un pilote, quel qu'il soit, ne triche pas.

Ce qui est certain, c'est que nous, l'UCI, consacrons 100 % de notre énergie à repérer les brebis galeuses. Pogačar, par exemple, peut être contrôlé jusqu'à trois fois par jour pendant le Tour de France. Nous avons délégué la procédure de contrôle à l’ITA, l’Agence internationale de contrôle. L’ITA fait un travail formidable. Je lui fais entièrement confiance. Mais nous devons bien sûr continuer à effectuer des contrôles intensifs et, parfois, démonter des vélos.

TOUR : Puisque vous abordez le sujet de manière aussi directe : avez-vous personnellement des doutes quant aux performances de Pogačar ?

LAPPARTIENT : Je n'ai pour l'instant aucune raison de douter des performances de Pogačar.

TOUR : À l'époque des manigances de Lance Armstrong, l'UCI a également joué un rôle lamentable en tant que protectrice de ce champion du dopage. Pouvez-vous exclure aujourd'hui ce genre de magouilles corrompues ?

LAPPARTIENT : La période à laquelle vous faites référence a été une période très sombre pour le cyclisme, marquée par le dopage organisé. Notre mission, en tant qu’UCI, consiste désormais à veiller à ce que cela ne puisse plus jamais se reproduire. L’une des leçons tirées de l’ère Armstrong est que la lutte contre le dopage doit être menée en toute indépendance. Nous collaborons avec l’ITA lorsque nous recevons des informations concernant des coureurs individuels, y compris lorsque des rumeurs circulent. Il y aura malheureusement toujours des professionnels qui se dopent. Mais nous devons pouvoir être sûrs de les prendre en flagrant délit. L’ITA accomplit un travail de grande qualité à cet égard.

TOUR : Il est frappant de constater que le sujet du dopage est actuellement très peu abordé. Comment interprétez-vous cela ? À votre avis, le cyclisme est-il devenu plus « propre » ?

LAPPARTIENT : Le fait qu'il y ait peu de cas de dopage ne nous fait pas oublier la possibilité que de nouvelles substances puissent apparaître, qui ne peuvent pas encore être détectées car il n'existe pas encore de méthode de dépistage fiable pour celles-ci. Il faut donc toujours rester un peu sceptique.

David LappartientPhoto : Getty Images/Joel Saget

TOUR : Il n’en reste pas moins que le peloton compte, à des postes de direction, des personnalités qui ont un passé trouble lié au dopage. Mauro Gianetti, par exemple, est à la tête de l’équipe UAE de Pogačar. Alexander Vinokourov dirige l’équipe Astana. Et le meilleur ami d’Armstrong, George Hincapie, dirige l’équipe Modern Adventure. Ce ne sont pas là des vestiges du passé négligeables. Que pensez-vous de tout cela ?

LAPPARTIENT : Chez nous, la règle est la suivante : tous les professionnels qui ont été suspendus avant 2011 ont actuellement le droit d'exercer une fonction dans le monde du cyclisme. Si un coureur est contrôlé positif aujourd'hui, il ne peut plus devenir directeur sportif ou directeur général d'une équipe.

TOUR : Le site américain « The Athletic » cite une source au sein de l'UCI selon laquelle la fédération internationale souhaiterait démasquer une personnalité de premier plan afin de démontrer l'efficacité de la lutte contre le dopage. Est-ce vrai ?

LAPPARTIENT : Je suis au courant de cette rumeur. Mais notre rôle ne se limite pas à faire tomber les grands noms.

Notre rôle est de veiller à ce que les fraudeurs soient démasqués, qu'ils soient très connus ou moins connus.

Mais une chose est sûre : si nous parvenons effectivement à confondre une grande figure du dopage, il n'y aura aucune indulgence.

TOUR : Malgré cette évolution positive que vous venez de décrire, vous souhaitiez personnellement vous éloigner du cyclisme. Vous faisiez partie des candidats à la présidence du Comité international olympique (CIO). Finalement, vous n’avez pas été élu. Mais pourquoi vous êtes-vous porté candidat ?

LAPPARTIENT : Je l'ai fait parce que j'ai estimé que l'occasion se présentait. Je me suis dit : pourquoi ne pas tenter ma chance ? Je pense que j'aurais pu mettre mon énergie au service du CIO, tout comme je l'avais fait pour l'UCI. Même si je n'étais membre du CIO que depuis peu. C'est pourquoi ma candidature était peut-être un peu optimiste. Je pense toutefois avoir tout de même contribué au débat sur l’avenir du CIO. En effet, je considère que mon programme électoral était l’un des plus riches en contenu. Mais je continue désormais à travailler avec passion et conviction au sein de l’UCI.

TOUR : En tant que président de l'UCI, vous êtes en concurrence avec de grands organisateurs tels que l'ASO, propriétaire du Tour de France et d'autres joyaux comme Paris-Nice, Paris-Roubaix ou Liège-Bastogne-Liège. À cela s’ajoutent les Italiens de RCS, qui organisent le Giro, ainsi que Flanders-Classics avec les grandes courses belges. Face à ces blocs puissants, que reste-t-il encore à l’UCI ?

LAPPARTIENT : L'ASO se trouve en effet dans une position très forte. Ses activités représentent près de 70 % de la visibilité du cyclisme professionnel. Deux options s'offrent à nous pour faire face à cette situation. Soit l'UCI se retrouve, comme cela s'est déjà produit à deux reprises, en état de guerre avec l'ASO.

Il s'agissait ici de la question de l'influence et du pouvoir dans le cyclisme.

Au final, l’ASO s’est retrouvée dans une meilleure situation. Je considère que la guerre n’est en principe pas une solution. Mes principes sont le dialogue et la détermination. Pour l’UCI, la prédominance de l’ASO est à la fois un avantage et un inconvénient. Un avantage, car la fédération internationale profite elle aussi du rayonnement du Tour de France. À l’inverse, cela représente toutefois un risque lorsqu’un seul acteur occupe 70 % du marché. Dans l’ensemble, nous entretenons de très bonnes relations avec l’ASO. Mais je m’efforce néanmoins de veiller à ce qu’il y ait d’autres organisateurs solides. C’est important pour assurer un équilibre entre les organisateurs de courses cyclistes.

TOUR : Cet équilibre est toutefois difficile à atteindre aujourd’hui. On vous prête par ailleurs une grande proximité avec le Tour de France, notamment parce que vous êtes français. Que répondez-vous à cette critique ?

LAPPARTIENT : En France, le Tour fait partie du patrimoine collectif du pays. C'est un facteur essentiel de l'unité nationale. Je ne reçois toutefois aucune mission de la part de l'ASO et, inversement, je ne m'immisce pas dans les affaires de l'ASO. J’ai tiré les leçons de l’ancienne guerre qui opposait l’UCI à l’ASO. C’était un conflit inutile. Mon principe est d’entretenir de bonnes relations avec les grands organisateurs, que ce soit la RCS et Flandern Classics ou l’ASO. Mais ce n’est pas parce que je suis Français que je privilégie l’ASO. C’est plutôt que je n’ai aucun intérêt à me mettre en travers du chemin de ces trois organisateurs, qui organisent 94 % des courses professionnelles.

TOUR : Que reste-t-il à l'UCI face à cette situation ?

Entre autres influences. J'ai dit à Marie-Odile Amaury, qui dirige le groupe Amaury : « Nous avons absolument besoin d'un Tour de France féminin. Réfléchissez-y. »

C'est ainsi que nous avons, nous aussi, contribué à la création du Tour féminin.

Et depuis sa création, les entreprises investissent dans le cyclisme féminin, créent des équipes, et les salaires des cyclistes professionnelles augmentent. Nous avons veillé à ce que le Tour féminin obtienne d’emblée le statut le plus élevé de l’UCI. Dans ce genre de processus de création, l’UCI facilite les choses. Parce que nous en tirons tous profit. Mais cela ne signifie pas pour autant que nous ayons été relégués au rang d’une organisation qui dit « oui » à tout.

TOUR : Mais l'UCI n'est justement pas l'acteur principal...

LAPPARTIENT : Nous continuons à organiser des championnats du monde et sommes responsables des épreuves aux Jeux Olympiques. Nous sommes également l'autorité de régulation du cyclisme. Nous sommes chargés d'établir les règles. Nous classons les équipes. Nous établissons le calendrier cycliste et déterminons la catégorie des courses. Nous désignons les commissaires, qui veillent au respect des règles et infligent des amendes en cas d’infraction.

TOUR : Si l'on se penche sur le marché allemand, quel rôle joue l'Allemagne dans le monde du cyclisme ?

LAPPARTIENT : Je considère l'Allemagne comme une grande nation du cyclisme. Elle a produit de grands champions, tant chez les hommes que chez les femmes. Mais votre pays a également traversé ce que j’appellerais le « traumatisme Jan Ullrich ». Cette affaire a sensiblement freiné l’engouement pour le cyclisme en Allemagne. Cependant, le pays s’en remet désormais, cela se ressent clairement. Mais cela a pris du temps, beaucoup de temps.

Actuellement, à l'UCI, nous sommes fascinés par l'engouement considérable que suscitent les courses cyclistes en Allemagne, que ce soit à Francfort, à Hambourg ou lors du Tour d'Allemagne.

De plus, une candidature a été déposée pour accueillir le Grand Départ du Tour de France en 2029 ou 2030. Tout cela me montre que le cyclisme revient en force en Allemagne. Cela me réjouit beaucoup. Je ne peux que lancer ce message aux entreprises allemandes : le cyclisme mérite d'être soutenu !

David Lappartient

Né le 31 mai 1973 à Pontivy (Bretagne), il a d'abord fait carrière dans la politique régionale. De 2008 à 2021, il a été maire de la commune bretonne de Sarzeau ; depuis 2021, il est président du département du Morbihan. En tant que responsable sportif, il a accédé en 2009 à la présidence de la Fédération française de cyclisme, poste qu'il a occupé jusqu'en 2017. En septembre 2017, il a succédé à Brian Cookson à la tête de l'Union cycliste internationale (UCI). Depuis 2022, il est membre du Comité international olympique (CIO).


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