Joscha Weber
· 26.07.2025
TOUR : Marion Rousse, le Tour de France féminin n'en est qu'à sa quatrième année, mais il compte déjà neuf étapes. C'est l'heure d'un premier bilan : où en est votre projet ?
Marion Rousse : Le bilan est bon. Lors de notre dernier entretien (TOUR 7/2022, n.d.r.), il s'agissait de la première du Tour de France Femmes et de questions très différentes. À l'époque, nous devions prouver qu'il s'agissait d'un projet durable. Car il y avait déjà eu un Tour de France féminin auparavant. Mais il n'a jamais eu de concept cohérent et a donc fait faillite. A partir du moment où nous nous sommes dit chez ASO que nous voulions un Tour de France féminin, nous savions : Cette fois, ça doit marcher. Nous voulions une course qui existerait encore dans 100 ans. Et au moins pour la quatrième année, nous existons encore. Nous avons repris tout ce qui fait aussi le succès du Tour des hommes : le Tour est un spectacle gratuit qui va vers les gens, avec une caravane publicitaire en tête. Et sur le plan sportif, les femmes ont prouvé par leurs performances qu'elles méritaient leur place à la télévision. Lors de la première, il s'agissait encore de savoir si le Tour des femmes allait fonctionner. Depuis la deuxième édition, il s'agit de questions tout à fait différentes : il s'agit des héroïnes de la route. Entre-temps, on me demande surtout : qui va gagner le Tour ? J'ai ainsi atteint mon premier objectif.
TOUR : L'année dernière, le Tour a connu un final en apothéose à l'Alpe d'Huez, avec une lutte dramatique pour quelques secondes entre Kasia Niewiadoma et Demi Vollering. Est-il possible de planifier un tel scénario ?
Marion Rousse : (Rires) Non. J'aimerais dire que nous sommes des génies, mais non, ce n'est pas possible. En tant qu'organisateurs, nous avons rêvé d'avoir un scénario de course comme celui que nous avons vécu l'année dernière. Au sommet de l'Alpe d'Huez, peut-être la plus belle arrivée du monde, ce ne sont que quatre secondes qui font la différence sur le Tour. Lorsque Demi Vollering a remporté l'étape, nous attendions Kasia Niewiadoma, comme envoûtés, pour savoir si elle allait gagner le Tour ou non. C'était génial. Mais il est clair pour quiconque s'y connaît en cyclisme qu'une telle chose ne se produit pas chaque année. La course est imprévisible. Nous créons le parcours, mais ensuite ce sont les coureuses qui font la course. Parfois, on conçoit une étape, on réfléchit à un scénario et on se dit : ça va être génial ! Et puis l'étape fait un flop. Et puis il y a d'autres étapes pour lesquelles on ne s'attend pas à grand-chose, et il se passe des choses incroyables. C'est la magie du cyclisme.
TOUR : Sur la base de ces expériences, avez-vous une idée plus claire de ce que vous devez faire en tant qu'organisateur pour permettre une course passionnante et ouverte ?
Marion Rousse : La particularité du cyclisme féminin est qu'il évolue si rapidement. Ce qui a fonctionné lors de la première édition ne fonctionne plus de la même manière lors de la quatrième édition. Le peloton n'est plus le même, le niveau a nettement augmenté. Et nous en tenons compte : cette année, nous passons de huit à neuf étapes. C'est un message fort pour le cyclisme féminin. Notre course est encore très jeune, ce n'est que la quatrième édition. Mais on voit déjà l'évolution, le Tour devient plus difficile. Les années précédentes, nous avons toujours commencé par des étapes plates et vallonnées, nous avons généralement placé les vraies montagnes dans le week-end final, car nous craignions qu'en raison de l'écart de performance, les écarts de temps soient très importants tôt dans la course, trop importants pour pouvoir encore se battre pour la victoire. Mais nous nous sommes rendu compte que le niveau global est devenu plus élevé et plus homogène. Nous pouvons nous permettre de poser de vraies difficultés aux coureuses plus tôt dans la course. Les premières étapes en Bretagne seront donc pour les coureuses qui ont du punch. Ensuite, il y aura deux étapes pour les sprinteuses et, à partir de la 5e étape entre Chasseneuil-du-Poitou Futuroscope et Guéret, nous verrons des finales d'étapes pour des coureuses vraiment fortes. La 6e étape de Clermont-Ferrand à Ambert est pratiquement déjà une étape de montagne et ensuite, ce sera encore plus difficile. Bref, le Tour sera cette année plus exigeant que les années précédentes.
TOUR : Est-ce un avantage pour la dramaturgie du Tour de France Femmes que la course ne se termine pas sur les Champs-Elysées comme pour les hommes ?
Marion Rousse : Je pense que oui. Mais il est difficile de comparer, car le Tour des hommes se déroule sur trois semaines. Sur un Tour de trois semaines, on peut beaucoup plus alterner entre les étapes de sprint, les contre-la-montre et les étapes de montagne. Pour les étapes de montagne, il faut finalement aller dans les montagnes et sur neuf étapes, on atteint au maximum une ou deux montagnes différentes. Notre course a plutôt une structure comme Paris-Nice ou le Critérium du Dauphiné, où l'on place les montagnes aussi dans les derniers jours de la course, parce que l'on veut terminer sur un point culminant. Pour notre course, cette dramaturgie convient très bien. Si la course doit toujours arriver à Paris, cela exclut certaines choses pour le déroulement du tour. Il faudrait aller très vite dans les montagnes et ce ne serait pas possible avec neuf jours de course.
TOUR : Mais est-ce que ce serait une perspective : prolonger le Tour et finir aussi sur les Champs-Élysées à Paris ?
Marion Rousse : Eh bien, nous montrons déjà, avec ces neuf étapes, que nous devenons plus grands, que nous avançons. Je n'exclurai rien. Mais nous devons rester prudents. Même si le cyclisme féminin s'est fortement et rapidement développé ces dernières années, il reste encore un écosystème très fragile. Si nous nous développons trop vite, nous perdons le contrôle. Cela ne doit pas nous arriver et c'est ce que nous avons appris des versions précédentes de cette course. Nous devons rester prudents, mais nous pouvons aussi continuer à rêver.
TOUR : Pourquoi le cyclisme féminin est-il un écosystème fragile ?
Marion Rousse : Parce que nous n'avons tout simplement pas encore atteint le niveau du cyclisme masculin. Certes, nous avons maintenant un salaire minimum, ce qui est formidable. Mais les équipes sont beaucoup plus petites, il y a dix ou onze coureuses par équipe, alors que chez les hommes, il y en a une trentaine. Et c'est pareil pour le nombre d'accompagnateurs. Je vois le Tour de France Femmes comme le sommet d'une pyramide et pour cela, il faut une base stable. Si nous nous allongeons, d'autres courses pourraient perdre des jours de course pour cela. Ce ne serait pas bon, nous ne voulons pas tuer d'autres courses. Le sommet de la pyramide doit briller de mille feux et attirer les sponsors et les médias pour toute la pyramide. Nous voulons créer de la visibilité.
TOUR : Revenons à la course : Cette année, la course part des collines de Bretagne, passe par le Massif central et arrive dans les Alpes avec une arrivée en montagne au col de la Madeleine l'avant-dernier jour. Est-ce que le Tour se jouera là cet été, et donc plus tôt ?
Marion Rousse : L'étape de la Madeleine, samedi, est l'étape reine, elle est longue et difficile. Et bien sûr, le classement général se jouera sur cette étape. Il y aura déjà des écarts ici, oui. Mais pour l'étape finale de dimanche, nous avons pensé à quelque chose de spécial : Nous avons placé le Col de Joux Plane au milieu de l'étape, avant l'arrivée à Châtel. Nous nous sommes dit : ok, si le samedi une coureuse domine tout au col de la Madeleine, nous ne voulons pas forcément le même scénario à nouveau pour le lendemain, nous voulons deux étapes très différentes l'une de l'autre. A la place, nous avons conçu une étape qui invite à des attaques très précoces, surtout de la part de ceux qui doivent gagner du temps sur la leader. Cela pourrait alors donner un scénario similaire à celui de l'an dernier vers l'Alpe d'Huez.
TOUR : Avec la championne olympique de VTT Pauline Ferrand-Prévot, il y a une nouvelle aspirante au classement général. Peut-elle réaliser dès cette année le rêve d'une victoire française sur le Tour ?
Marion Rousse : (Rires) Je ris parce que Christian Prudhomme (directeur du Tour des hommes, ndlr) et moi aimons nous taquiner mutuellement à ce sujet. Bien sûr, la France entière attend depuis si longtemps un successeur à Bernard Hinault et chaque année, nous remettons ce sujet sur la table. Ces dernières années, on nous a toujours dit : "Peut-être cette année ? Et puis il n'y a même pas eu de Français sur le podium (soupir). Et comme ça ne marche pas avec les hommes, Christian et moi sommes désormais convaincus que le successeur de Bernard Hinault sera une femme. Et la première qui vient à l'esprit est bien sûr Pauline. Je suis très heureux qu'elle soit de retour sur la route. C'est une vraie personnalité. Ce qu'elle a accompli l'année dernière aux Jeux olympiques de Paris (elle a remporté la médaille d'or en VTT cross country, ndlr) était énorme. Son rayonnement va bien au-delà du sport. Elle est reconnue partout en France, elle est un modèle pour les jeunes filles et les motive à enfourcher leur vélo. Rien que pour cela, je suis heureux qu'elle soit de retour de sa retraite de cycliste sur route. Pendant dix ans, elle n'a pas couru sur route et maintenant elle est de retour parce qu'elle dit : "Je veux gagner le Tour de France féminin. Je vois aussi cela comme un éloge pour notre travail, si une championne comme Pauline revient sur la route pour notre course. Et d'ailleurs, sa victoire à Paris-Roubaix (en avril 2025, ndlr) et ses performances dans d'autres courses montrent qu'il faudra compter avec elle. Bien sûr, elle doit se réhabituer à rouler dans un peloton serré, ce qui est différent en VTT. Mais elle y travaille, elle fait même des sprints à ses collègues. Mais surtout, elle a cette capacité unique d'aller très loin dans la zone rouge. Quand elle a un objectif, elle met tout en œuvre pour l'atteindre. Quand elle dit elle-même qu'elle veut gagner le Tour de France féminin dans les trois ans, je pense qu'elle va y arriver.
TOUR : Vous avez déjà évoqué le boom du cyclisme féminin : Plus de courses et plus d'équipes, de nouveaux sponsors, plus de concurrence au sommet, et de nombreuses courses sont retransmises à la télévision. Cette tendance peut-elle se poursuivre ?
Marion Rousse : En fait, il n'y a aucune raison d'en douter. Ce qui me rend vraiment optimiste : Chaque course que je vois, que je commente ou que je dirige est passionnante. Le niveau a augmenté, les performances sont parfois fantastiques. Lors de la Flèche Wallonne, par exemple, Puck Pieterse aurait réalisé le 15e temps chez les hommes grâce à sa performance sur le mur de Huy. Des chiffres comme ceux-là parlent d'eux-mêmes. Le cyclisme féminin s'accélère et cela en impressionne plus d'un. Par exemple Thomas Voeckler (ex-professionnel et entraîneur national des hommes, ndlr), il a suivi la course féminine de Paris-Roubaix à moto, il est venu me voir après et m'a dit : "Je suis vraiment impressionné". De plus, les coureuses sont très proches et accessibles au public. Les gens apprécient cela, ils aiment venir à nos courses. Et les meilleures coureuses sont désormais reconnues partout. C'est pourquoi je suis très optimiste pour l'avenir.
TOUR : Vous avez vous-même été professionnelle jusqu'en 2015. Comment le cyclisme féminin a-t-il évolué depuis ?
Marion Rousse : Tout est différent de l'époque. À l'époque, nous nous changions derrière les camions, nous n'avions pas de bus pour cela. Nous ne dormions pas dans des hôtels, mais dans des écoles, des casernes ou même parfois dans une caserne de pompiers. Et ce n'était pas la faute des organisateurs, ils ont fait ce qu'ils ont pu. En général, ils étaient bénévoles et ne gagnaient rien sur les courses. Les médias ne s'intéressaient pas à nous, il n'y avait pas de retransmission à la télévision et tu ne trouvais même pas nos résultats sur Internet. Mes parents ont toujours vibré avec moi, mais ils n'ont appris mes résultats que le soir même, lorsque j'ai pu les appeler. Et bien sûr, j'ai dû aller travailler en plus, car je ne gagnais rien en faisant du cyclisme. Nous avons donc parcouru un très, très long chemin, et le fait d'avoir vécu cette époque du cyclisme m'a permis de savoir exactement ce qui devait être amélioré. J'avais la vision que la vraie valeur du cyclisme féminin devait être reconnue. Pour cela, il fallait une approche intelligente. Si nous avions voulu trop en faire au début, nous serions allés dans le mur. Maintenant, nous sommes en croissance constante, et c'est exactement ce qu'il faut faire. Et entre-temps, le cyclisme féminin est à des années-lumière du sport que j'ai pratiqué autrefois.
TOUR : Certains disent que pour grandir, il faut de l'argent. Le cyclisme féminin doit-il trouver de nouvelles sources de financement ?
Marion Rousse : Je pense que nous devons être prudents. Le cyclisme doit rester un sport proche et populaire dans le meilleur sens du terme. C'est un sport pour tous, et j'en suis fier. Quand tu viens d'une famille ouvrière, ce qui est mon cas, le Tour de France est une expérience qui est avant tout gratuite. Ma famille et moi y sommes allés pour ça aussi. Et si l'on commençait par exemple à faire payer l'entrée aux visiteurs des courses cyclistes, cela changerait beaucoup de choses. Nous sommes dans une période économiquement difficile pour les gens. Et il faut regarder la vérité en face : Beaucoup de gens ne savent pas s'ils auront encore assez dans leur réfrigérateur à la fin du mois pour que tout le monde mange à sa faim. Veut-on vraiment demander de l'argent à ces personnes ? (Sa voix s'arrête) C'est difficile pour moi d'en parler. Non, non, tu ne peux pas faire ça.
TOUR : Le salaire minimum pour les femmes cyclistes professionnelles dans le World Tour s'élève à 38.000 euros, et à près de 32.000 euros pour les nouvelles professionnelles. Est-ce suffisant pour vivre ?
Marion Rousse : Il m'est difficile de dire quoi que ce soit ici. Car quand on part de zéro, un salaire minimum est déjà très important. Mais d'autre part, il n'est pas encore au même niveau que pour les hommes. Mais je constate une évolution. Cet hiver, le changement de Demi Vollering (de SD Worx à FDJ-Suez, ndlr) a été le grand sujet dans le cyclisme, presque plus que le changement de Julian Alaphilippe (son compagnon ; deux fois champion du monde et plusieurs fois vainqueur d'étapes du Tour de France, ndlr). Les coureurs sont plus sous les feux de la rampe et cela conduit aussi à des salaires plus élevés, comme dans le cas de ce transfert (le salaire de Vollering se situerait à un niveau élevé à six chiffres, une autre équipe lui a même offert un million d'euros de salaire annuel, ndlr). Tu te dis, wow, il y a eu du changement. Nous sommes passés de zéro à de telles sommes - et des champions comme elle l'ont bien mérité. D'un autre côté, cela entraîne aussi de grandes différences de salaire, qui existent aussi bien chez les femmes que chez les hommes. Nous n'en sommes qu'au début du développement du cyclisme féminin et j'espère que davantage de sponsors investiront dans le cyclisme féminin et que, par conséquent, les salaires augmenteront également, comme chez les hommes.
TOUR : Mais cela dépend aussi de vous. L'écart salarial entre les femmes et les hommes dans le cyclisme se manifeste également au niveau des prix : Sur le Tour, le vainqueur continue de recevoir 500 000 euros et la vainqueure 50 000 euros. Pourrez-vous changer cela ?
Marion Rousse : Il est difficile de comparer une course de 21 jours et une autre de neuf jours. Il faut comparer ce qui est comparable. Si l'on compare le Tour de France Femmes à des courses masculines d'une durée similaire, la situation est différente : Par rapport à Paris-Nice ou au Critérium du Dauphiné, la prime est plus élevée sur le Tour des femmes. La question des primes de victoire m'accompagne depuis la première édition du Tour et, à vrai dire, cela m'agace un peu. Car les primes ne sont pas si décisives. Les coureuses ne vivent pas des primes, ce qu'elles veulent, c'est un salaire équitable, c'est important. Les primes sont de toute façon réparties au sein de l'équipe, car c'est un sport d'équipe. Et c'est pourquoi j'ai ici une position claire : nous avons besoin de bons salaires pour les professionnels et nous les obtenons aussi grâce à un Tour de France Femmes attractif.
TOUR : L'un de vos objectifs déclarés et celui du Tour de France Femmes est d'inciter davantage de filles et de femmes à pratiquer le vélo et le cyclisme. Observez-vous déjà un effet dans ce domaine ?
Marion Rousse : Oui, très concrètement : par exemple avec la création de l'Étape du Tour pour les femmes. Il existe depuis très longtemps une Étape du Tour rattachée à la course des hommes, une course pour tous sur l'étape reine du Tour. Dans l'Étape du Tour classique, nous avons peut-être trois ou quatre pour cent de participantes. Maintenant, pour l'Étape du Tour dans le cadre du Tour des femmes, nous attendons une participation féminine de près de 40 pour cent. On voit donc que les choses bougent et je remarque aussi l'effet lorsque je fais un tour avec mon vélo : je vois de plus en plus de femmes sur leur vélo de course, je vois des couples qui roulent ensemble. C'est génial, surtout parce que je vois que les femmes se mettent moins de barrières. Elles veulent faire du vélo de course, elles font du vélo de course et c'est très bien comme ça.