Interview de TOUR avec Hervé Barmasse"On ne pense jamais à faire demi-tour".

Andreas Haslauer

 · 21.11.2025

Interview de TOUR avec Hervé Barmasse : "On ne pense jamais à faire demi-tour".Photo : Tourismusverband Alta Badia
Entretien avec l'alpiniste d'exception Hervé Barmasse
L'alpiniste italien Hervé Barmasse a découvert de nouvelles voies d'escalade sur le Cervin et gravi des sommets de 8000 mètres dans l'Himalaya. Cycliste engagé, il a développé le concept de "Supermaratona" et a été le premier à réussir le tour des 13 cols.

C'est un alpiniste d'exception et un philosophe de la montagne : l'Italien Hervé Barmasse, qui aura 48 ans en décembre. Dans l'interview, le grimpeur de la Vallée d'Aoste explique pourquoi le cyclisme est la meilleure base aérobie pour son entraînement alpin et comment il en est venu à développer le tour de vélo de course "Supermaratona". "Les émotions ne s'achètent pas - il faut les vivre", dit-il. En outre, il veut créer quelque chose qui reste. Outre ses exploits au Cervin et dans l'Himalaya, très respectés dans le monde de l'alpinisme, l'idée de créer le marathon cycliste le plus exigeant des Alpes en fait désormais partie.

Entretien avec Hervé Barmasse

TOUR : Hervé Barmasse, vous avez grandi sous le Cervin, à 4478 mètres d'altitude, dans une famille d'alpinistes. En tant qu'alpiniste de l'extrême, comment en êtes-vous arrivé à faire du vélo de course ?

Hervé Barmasse : C'est une question vraiment légitime (rires). Tout d'abord, il y a quelques années, j'ai reçu une invitation à participer à la Maratona dles Dolomites, le célèbre marathon cycliste de 138 kilomètres et 4.200 mètres de dénivelé, c'est-à-dire une fois de plus les cols les plus connus des Dolomites. J'avais certes entendu parler de la Maratona, mais je ne la connaissais pas vraiment. C'est pourquoi j'ai commencé à compléter mon entraînement d'alpiniste par du vélo de course. Auparavant, le vélo n'avait guère joué de rôle dans mon univers sportif, à l'exception de quelques sorties amusantes avec des amis. Sinon, je ne suivais le cyclisme à la télévision que lors des grandes courses à étapes. Aujourd'hui, je m'entraîne en hiver sur le rouleau, ce qui est un excellent complément au ski de montagne et idéal pour des stimuli d'entraînement ciblés. En été, plus précisément de mai à juin, je roule sur la route afin de créer une bonne base aérobie pour l'entraînement alpin.

Articles les plus lus

1

2

3


Comment trouvez-vous cet article ?

TOUR : Alors, à combien de kilomètres par an arrivez-vous ?

Hervé Barmasse : L'année dernière, j'ai parcouru un total de 3.500 kilomètres entre l'entraînement sur roulettes et les sorties sur route, dont 2.300 avant la Supermaratona. Je sais que ce n'est pas beaucoup, mais il ne faut pas oublier que je suis avant tout un alpiniste et que le temps que je peux consacrer au vélo est limité et alterne avec d'autres types d'entraînement.

TOUR : Vous sentez-vous déjà comme un vrai cycliste de course ?

Hervé Barmasse : En tant que sportif, je ressens de plus en plus le besoin d'explorer plus sérieusement le monde du cyclisme et de m'entraîner de manière plus structurée, car j'en perçois clairement les effets positifs. De plus, je commence à développer un projet qui réunit la montagne, l'alpinisme et le cyclisme, trois passions qui, ensemble, pourraient raconter quelque chose d'unique. Une page entre le cyclisme et l'alpinisme qui n'a encore jamais été écrite, mais qui sera très difficile à réaliser.

TOUR : Vous devez en parler !

Hervé Barmasse : C'est encore secret. Mais vous serez certainement le premier à le savoir (sourire).

TOUR : D'accord. Combien de temps vous a-t-il fallu pour faire la Supermaratona, avec 8.400 mètres de dénivelé et près de 300 kilomètres ?

Hervé Barmasse : J'ai été en mouvement pendant exactement quinze heures, neuf minutes et trente-huit secondes. C'était vraiment ma course la plus longue, mais aussi la plus belle et la plus émotionnelle. Sur le vélo - c'était alors au printemps - je n'étais pas sûr de pouvoir bien parcourir ces kilomètres et ces mètres de dénivelé lors d'une journée aussi intense et malheureusement très froide. Dans les cols, la température était encore proche du point de congélation. Mais grâce à l'expérience que j'ai acquise dans l'Himalaya, tout s'est bien passé.

TOUR : Alors, vous êtes content de vous ?

Hervé Barmasse : Disons qu'il y a une marge : J'ai franchi la ligne d'arrivée avec une certaine marge.

TOUR : Qu'avez-vous mangé pendant ces 15 heures ?

Hervé Barmasse : Au début, j'ai suivi un schéma alimentaire en essayant de consommer 30 à 60 grammes de glucides par heure, avec des pauses pendant lesquelles je me suis aussi offert deux fois une assiette de pâtes. Au cours des 70 derniers kilomètres, j'ai eu envie de sucré et j'ai cédé à ce besoin en mangeant des petites friandises comme des croissants et des feuilletés aux pommes cuites au four. J'ai simplement écouté ce que mon corps me demandait. J'aurais préféré manger de la glace, mais ce jour-là, il faisait bien trop froid (rires).

TOUR : Et combien avez-vous bu ?

Hervé Barmasse : Environ six ou sept litres. Peut-être pas beaucoup, mais à basse température et à un rythme modéré, c'était suffisant.

TOUR : Votre collègue alpiniste Reinhold Messner défend le point de vue selon lequel il est totalement absurde de gravir une quelconque montagne pour une société qui a fait de la productivité et du profit les critères de la prospérité. Après tout, il ne produirait rien, n'offrirait aucun service. Qu'en pensez-vous ?

Hervé Barmasse : C'est vrai : D'un point de vue économique ou utilitariste, l'ascension des montagnes n'a pas de réelle utilité. Heureusement, le bien-être humain ne se mesure pas uniquement en termes de profit ou de résultats tangibles. Les émotions ne s'achètent pas - il faut les vivre. Et j'ai toujours préféré à l'augmentation de mon compte en banque la liberté d'utiliser mon temps pour quelque chose qui peut sembler futile aux autres, mais qui est essentiel pour moi : l'escalade. L'alpinisme me fait du bien : sur les parois rocheuses et glacées comme sur les arêtes étroites, je me sens en équilibre et calme intérieurement. En outre, il y a aujourd'hui des gens qui sont très riches - et pourtant profondément malheureux. Moi, en revanche, je trouve mon bonheur dans la simplicité d'un mouvement : l'ascension.

TOUR : Comment expliquez-vous cela à un non-alpiniste ?

Hervé Barmasse : Lorsque je suis seul pour ouvrir une nouvelle voie - comme par exemple au Cervin - je ne me demande pas si ce que je fais a une quelconque utilité. Je suis à l'écoute de moi-même et je me concentre uniquement sur le fait de ne pas faire de faux pas. Je m'efforce de rester connecté à tout ce qui m'entoure : mes sens, la nature, mes forces et mes faiblesses. Chaque défi intéressant - pas seulement dans le sport - est une occasion de grandir et d'apprendre pour la vie.

TOUR : En ce sens, le Supermaratona était-il un défi intéressant ? Et aussi un défi utile ?

Hervé Barmasse : Supermaratona a été une occasion incroyable de me défier dans un environnement qui n'est pas mon terrain habituel. Pour sortir de ma zone de confort. Utile ou inutile ? J'ai vécu le cyclisme comme s'il s'agissait d'une ascension dans l'Himalaya - une aventure où l'on atteint l'objectif pas à pas, comme le sommet d'un sommet de 8000 mètres. Ni trop vite, ni trop lentement. Le bon pas, le bon rythme, la bonne fréquence. Je ne l'ai pas fait pour battre un record, mais pour me mettre à l'épreuve. J'étais plus heureux à l'arrivée qu'au départ. Si j'étais restée chez moi, je n'aurais pas vécu tout cela. Et si je n'avais pas vécu ma vie en harmonie avec la nature, cela ne me serait probablement jamais venu à l'esprit.

TOUR : Quelle est la différence physique entre une expédition de 8000 mètres dans l'Himalaya et la Supermaratona dans les Dolomites ?

Hervé Barmasse : Le cyclisme est peut-être le seul sport qui se rapproche de la sensation que l'on éprouve en escaladant une grande montagne comme un sommet de 8000 mètres. Plus on monte, plus l'effort est intense ; plus on parcourt de kilomètres, plus on sent que le corps atteint ses limites - et pourtant, on ne pense jamais à faire demi-tour, mais on se demande seulement comment continuer. Sur ce point, le cyclisme et la montagne, le cyclisme et l'alpinisme sont une seule et même chose.

TOUR : Quel est votre conseil aux autres ?

Hervé Barmasse : Nous n'avons qu'un temps limité pour réaliser nos objectifs et nos rêves. Il faut donc essayer de créer quelque chose de mémorable. En premier lieu pour soi-même. Si tous les autres trouvent ensuite que c'est mémorable, c'est une belle chose.

Les plus lus dans la rubrique Événement