Dimitri Lehner
· 14.07.2026
J'ai récemment eu l'occasion d'essayer deux vélos qui coûtent à peu près autant qu'une petite voiture d'occasion. Le nouveau vélo de gravel Specialized S-Works Crux 5. Et le « speedgraveller » Storck Fascenario 5.
Tous deux légers comme une plume. Tous deux accélèrent comme si Newton fermait les yeux – comme si les lois de la physique ne s’appliquaient qu’aux autres. Cela ressemble plus au décollage d’un avion qu’au gravel.
Mais ce qui m’a le plus impressionné chez ces vélos, ce n’était pas leur accélération.
C'était le moment où ils ne faisaient plus rien. Quand les manivelles cessent de tourner.
Dès qu'on arrête de pédaler, ils se mettent à parler.
Non, officiellement, on appelle ça la « roue libre ». En réalité, c’est une démonstration de puissance sonore. Sur ces motos, ce n’est pas une roue libre, c’est un geste de menace. Un vrombissement métallique. Un grognement assuré. Ni hystérique, ni nerveux. Mais plutôt comme celui d’un prédateur qui sait depuis longtemps qu’il se trouve au sommet de la chaîne alimentaire.
Après tout, le lion dominant ne rugit pas parce qu'il a peur.
Plus j'y réfléchissais, plus la roue libre me semblait être un symbole de statut social.
Avant, c'était la Rolex. Ou la clé de Porsche qu'on posait d'un coup sec sur le comptoir. Aujourd'hui, c'est le moyeu de la roue arrière.
Il y a des gens qui s'achètent un Industry Nine Hydra avec 690 points d'engrènement. D'autres ne jurent que par Chris King et son « Angry Bee », NonPlus ou DT Swiss avec son cliquet à 54 dents. Techniquement, tout cela est fascinant. Au niveau sonore, on se situe quelque part entre un essaim d’abeilles et une scie circulaire.
Le message est toujours le même :
Écoutez-moi bien. Regardez par ici : me voilà !
Bien sûr, on peut encore amplifier cet effet. Moins de graisse dans la roue libre. De l’huile fluide plutôt qu’une lubrification épaisse. Des jantes en carbone hautes qui font office de caisse de résonance. Le simple vrombissement se transforme alors en véritable concert. Ceux qui le souhaitent peuvent régler leur roue libre de telle sorte que les promeneurs s’écartent spontanément dès les trois virages précédents. Et que les autres cyclistes se rangent sur la droite. Un essaim de frelons en approche ? Une unité d’intervention spéciale en action ? Une chose est sûre : c’est important.
Ou même dangereux !
Mais c'est précisément là que se pose la question cruciale.
Une roue libre bruyante est-elle vraiment un signe de classe ? Ou plutôt l'équivalent, à vélo, du conducteur de Lamborghini qui appuie encore une fois sur l'accélérateur en pleine nuit dans le centre-ville ?
Peut-être que la véritable souveraineté est justement tout le contraire.
Peut-être que le roi n'a pas besoin de rappeler à ses sujets qu'il est roi.
Peut-être que la roue libre la plus silencieuse est la preuve la plus éclatante du style.
Je ne sais pas.
Tout ce que je sais, c'est qu'après ma première sortie avec le S-Works, je me suis surpris à relâcher la pédale plus souvent.
Ce n'était pas parce que j'étais fatigué.
Mais parce que je voulais entendre à quel point un vélo peut paraître cher.

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