Dimitri Lehner
· 20.09.2026
Notre sortie commence mal. Le vélo de gravel est mal réglé. Les frères sont en désaccord. Nous roulons côte à côte sans échanger un mot.
En fait, ça devait être un grand projet : après avoir pédalé l'année dernière de Munich à la mer Baltique, je voulais remettre ça cette année – à travers la France, en passant par le Massif central jusqu'à Bordeaux. Un conte de fées estival sur la route.
Mon frère Laurin s'y opposait. Il a avancé une multitude d'arguments.
Parcours : long !
Été : chaud !
Massif central : escarpé !
Les Français : stupides !
Sa contre-proposition : trois jours à travers le sud de l'Allemagne. De chez nous, là où habite maman, jusqu'à Munich. Un peu moins de 400 kilomètres.
Moi : « Quoi ?! »
Lui : « Rien que d'entendre parler de 1 100 kilomètres, j'ai déjà mal aux fesses. Moi aussi, j'ai envie de m'allonger sous un pommier de temps en temps. On ne peut pas toujours rouler « à fond » sans arrêt. »
Moi : « Bon, 400 kilomètres en trois jours, ce n’est pas rien non plus. »
J'ai essayé de le faire changer d'avis. En vain.
Puis, en France, les forêts se sont embrasées. Mon périple était définitivement terminé. Nous allons donc filer de Laufen, dans le Markgräflerland, à Munich : du Rhin aux Alpes.
« C'est génial », dit Laurin. « Un trajet raisonnable, deux nuits sur place. L'aventure en Allemagne. »
Oui, oui. Il a raison. Il m’a juste fallu un peu de temps pour m’en rendre compte. Je dois d’abord faire mes adieux intérieurement : « Au revoir, la France ! »
Après tout, j’avais imaginé mon « Tour de France » personnel comme une véritable aventure.
Dans la vallée de Münster, la bonne humeur revient. Notamment parce que les pneus tubeless de Laurin crissent, grincent et pètent sur l’asphalte. Les 45 perdent de l’air. C’est génial de le voir s’énerver et maudire ce « putain de lait ». Même s’il regonfle à tout va avec la « plus petite pompe de merde du monde » – c’est ainsi qu’il appelle ma pompe à air –, les 45 continuent de se dégonfler.
Les cyclistes de Duisburg nous dépassent pour la troisième fois : « Encore vous ! »
C'est finalement chez l'aubergiste de l'auberge « Sonne » que nous trouvons une vraie pompe à pied. Trois bars. Valve réajustée. On croise les doigts.
L'air s'échappe quand même.
Ça ne fait aucun doute.
Depuis la plaine du Rhin, nous grimpons en direction du Feldberg, en empruntant sans cesse des singletrails. « Chez nous, on les appelle les “Wegele” », titrait autrefois le Badische Zeitung à propos de l’aversion des Badois pour l’argot du VTT. Les sentiers sont raides. Puis encore plus raides. À un moment donné, nous roulons au pas.
Finalement, on pousse.
De la mousse sur les rochers, des ruisseaux, une forêt profonde qui bruise et gronde. Ça sent la terre et les champignons.
Ce n’est pas un mauvais endroit pour faire une randonnée à côté de son vélo. Avec ses 1 493 mètres, le Feldberg est le plus haut sommet de la Forêt-Noire ; pas étonnant que la montée soit raide.
C'est ici que j'ai appris le snowboard à la fin des années 80. À l'époque, j'osais à peine m'aventurer sur le « Fahler Loch », la seule piste noire de la Forêt-Noire. Il faut qu'on monte là-haut. Puis on redescendra vers le Schluchsee.
Pour moi, les moments de bonheur d’un circuit, ce sont les pauses. Faire le plein d’eau au cimetière de Todtnau, par exemple. Les vélos sont appuyés contre le mur, nous buvons à la source et contemplons les croix en bouleau. Le petit « Marterl » dédié à Aneliese Kreuz, auxiliaire de l’armée de l’air, me touche particulièrement. Elle n’avait que vingt ans et a dû mourir en avril 1945, si peu de temps avant la fin de la guerre.
Plus tard, au bord du Schluchsee, on mangera un steak de porc, des frites et on boira une bière blonde. On l'a bien mérité.
Puis je grimpe sur mon S-Works et je lui mets les gaz. La gravité joue enfin en notre faveur. Des chemins de sable, à fond, les mains en prise basse sur le guidon, la roue libre grince, le t-shirt flotte au vent.
Un t-shirt qui flotte au vent ?!
Putain !
Mon sac à dos est encore au Schluchsee.
Avec mon passeport, mon argent et mon téléphone portable.
« Pardon ?! », s'exclame Laurin. « Oh là là. Comment peut-on être aussi bête ? »
C'était vraiment stupide, en fin de compte. On a dévalé la pente à toute vitesse pendant au moins 40 minutes.
Retour ?
Pas question.
Il nous faut maintenant un Winston Wolfe. Pour ceux qui ne connaissent pas le film de Tarantino « Pulp Fiction » : M. Wolfe règle les problèmes. Nous appelons Dennis Schwald, un ami d’enfance de Laurin qui habite au Schluchsee. Dennis doit devenir notre M. Wolfe.
Alors que nous traînons dans une station-service à Bonndorf en regardant la finale de la Coupe du monde entre l'Espagne et l'Argentine, je m'inquiète pour mon sac à dos.
C'est alors que Dennis débarque en trombe.
Il descend de voiture et brandit le sac à dos comme s'il s'agissait d'une coupe du monde.
Acclamations.
Le voyage peut continuer.
Au-dessus d'Achdorf, un banc public se trouve à l'orée de la forêt.
Il est déjà tard. Rester ou continuer ?
Pour les cyclotouristes, ce n’est pas une mince affaire. La soirée fait partie intégrante du voyage. Mieux encore : c’est un moment fort, quand tout se passe bien. C’est pourquoi nous notons les lieux d’hébergement sur une échelle de un à dix.
« Cinq au maximum », dit Laurin.
Moi : « C'est si mal que ça ? Regarde un peu : le soleil du soir, personne aux alentours, une vue sur la verdure, une surface plane pour les sacs de couchage et un banc pour se détendre. »
Nous restons.
Des saucisses « Landjäger », de la bière tiède, un coucher de soleil. On commence par parler des pneus de 50, pour savoir si Sram fabrique les meilleurs dérailleurs et si les cockpits monoblocs sont vraiment « le top ». Des trucs typiques de geeks du vélo. Plus tard, quand le vin rouge commence à faire effet, on en vient au sujet par excellence : les femmes. Des chauves-souris virevoltent, derrière nous, les broussailles bruissent, une chouette hulule et les premières étoiles scintillent.
Plutôt romantique.
« Tu vois, tu vois, tu vois… », dis-je à Laurin le lendemain matin, alors que nous pédalons sur la route nationale en direction de Blumberg. On n’aurait pas trouvé mieux comme endroit où passer la nuit. On a donc tout fait comme il fallait.
Nous sourions et mettons le cap sur Tuttlingen.
Les deux sont difficilement conciliables. Nous laissons de côté les cercles d’arbres celtiques de Grunern. Dommage. Nous manquons la « marque de Jésus » dans la Haute Forêt-Noire – c’est là que Jésus aurait imprimé son pied et son coude dans la pierre. À la vue de tous. Les pèlerins affluaient en masse. L’Église a toujours su se montrer astucieuse en matière de marketing.
J'aurais bien aimé partir à la recherche de la rare vipère aspis, que l'on ne trouve en Allemagne que dans la vallée de Wiesental. J'adore les serpents. Laurin commente : « T'es fou. On n'y arrivera jamais comme ça ! »
Nous passons également à côté du « Grand Canyon allemand », les gorges de la Wutach. On dit que c’est l’un des paysages de gorges les plus impressionnants d’Europe centrale. Nous n’en savons rien. Nous n’y sommes pas allés.
Voici quelques exemples sur la route vers l'Est.
C'est seulement dans le parc naturel du Haut-Danube que Fabi, leur ami, leur dit : « Non, les gars, pas comme ça ! »
Notre GPS Coros a encore une fois affiché un itinéraire prêt à prêter à confusion.
On s'est trompé de direction. On a eu de la chance.
Nous avançons tant bien que mal sur des sentiers qui traversent les plaines alluviales. Des promeneurs nous avertissent : « On ne peut pas aller plus loin, à moins de vouloir nager ! »
Nous voulons.
Malheureusement, c'est un marécage.
Donc, par-dessus le remblai de la voie ferrée. Des lézards filent entre les cailloux. Des rails rouillés.
« Laurin, colle donc ton oreille contre la voie pour voir si un train arrive – c'est une astuce d'Indien ! »
On s'amuse, on se fraye un chemin à travers les ronces, on retrouve le chemin. Les abeilles bourdonnent, les libellules virevoltent. Vivre l'instant présent. Le tourbillon des pensées : stop ! C'est exactement pour ça que j'adore le bikepacking.
Près du monastère de Beuron, c'est notre ami Fabi Kleiner qui prend les rênes. Cheveux courts, barbe à la D'Artagnan, regard vif et plein d'enthousiasme. Ce cinéaste professionnel a grandi ici, il connaît bien les lieux. Mieux encore : Fabi est un véritable musée vivant de la région. Il nous emmène dans l’univers des mythes et des légendes.
Il connaît une histoire pour chaque rocher.
« Vous voyez celui-là ? C'est le rocher du fabricant de boutons. En 1823, l'honorable fabricant de boutons Fidelis Martin rentrait chez lui à cheval depuis le marché de Tuttlingen. La nuit tomba. Au milieu de la forêt, il rencontra une belle femme légèrement vêtue. Elle conduisit le fabricant de boutons sur le rocher escarpé – et l’homme et son cheval précipitèrent dans le vide. Morts ! »
Le rocher suivant s'appelle le Tuchmacherfels.
Exact : Tuchmacher est tombé.
Il y a aussi le Metzgerfels, le Bischofsfels et le Fürstin-Amalien-Fels. La vallée du Danube n'était apparemment pas un endroit idéal pour ceux qui ont le vertige. Si personne n'est tombé, c'est qu'il y a des châteaux au sommet. On en compte plus de 40. Le plus célèbre : le château fort de Wildenstein.
Fabi connaît également la géologie de la région : il y a environ 100 millions d'années, la mer s'est retirée, la roche tendre a commencé à subir un processus de karstification et des grottes se sont formées. Les hommes de l'âge de pierre les utilisaient. Aujourd'hui, les falaises claires de calcaire coquillier jaillissent de la vallée comme des dents.
Fabi nous guide sur des sentiers cachés et à travers des grottes. En contrebas, des cigognes se tiennent dans les prairies humides. Nous buvons de l'eau de source provenant de la forêt, puis un expresso préparé avec la machine à café à porte-filtre de Fabi.
Puis viennent les Hongrois sauvages, les bûchers de sorcières et l’ordre des Neutempliers, une sorte de Ku Klux Klan souabe qui se réunissait dans des grottes au début du XXe siècle et cultivait ses propres théories, assez grossières. Nous écoutons, nous nous émerveillons… puis nous sautons d’un pont dans le Danube vert bouteille. Envahi par les algues et las, il s’écoule tranquillement.
Été 2026 !
Nous ne sommes pas allés très loin aujourd'hui. Mais là-haut, au-dessus de la vallée, se dressent les ruines du château de Falkenstein. J'en ai déjà l'image devant les yeux : un feu de camp, du vin rouge, une cigarette savourée, un ciel étoilé.
Laurin lève les yeux au ciel.
« On n'arrivera jamais à rentrer comme ça. »
Il a peut-être raison.
Mais c'est justement ça qui compte.
Ce n'est pas pour aller le plus loin possible.
Mais surtout, vivre le plus d'expériences possible.

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