La démocratie n'a-t-elle pas besoin non seulement de la liberté d'expression, mais aussi du courage de s'en servir réellement ?
« Courage » est un grand mot que je n’apprécie pas particulièrement lorsqu’il est utilisé dans le contexte de l’expression d’opinions dans les démocraties. Dans les systèmes sociaux autoritaires, il faut du courage pour dire ou écrire des choses qui déplaisent aux dirigeants. Dans les démocraties, il suffit simplement d’être capable d’accepter d’être vivement contredit lorsque l’on exprime une opinion qui suscite des critiques.
Cependant, cela met bel et bien la démocratie en danger lorsque les critiques atteignent régulièrement l'ampleur d'une tempête de critiques et qu'elles ne visent pas seulement l'opinion exprimée, mais aussi la personne qui l'exprime.
On se montrait prudent, car on ne voulait pas passer pour un idiot.
Dans la première démocratie du monde, l'Athènes antique, deux principes fondamentaux régissaient le discours politique : l'iségorie et la parrhésie. Chaque citoyen avait le droit d’exercer sa liberté d’expression de manière égale, sans craindre d’être dénigré pour cela. C’est un modèle dont nous devrions nous inspirer aujourd’hui encore. Autre point dont nous devrions nous inspirer : à Athènes, on partait du principe que n’importe quelle connerie pouvait être considérée comme une opinion. Pourtant, citoyens et hommes politiques se gardaient bien de répandre des conneries – non pas parce que cela aurait été considéré comme moralement répréhensible ou interdit, mais parce qu’ils ne voulaient pas passer pour des imbéciles.
La littérature nous permet de voir le monde à travers le regard d'autrui. S'agit-il là aussi d'une compétence démocratique ?
Une personne qui ne pense qu'à « moi, moi, moi » n'aime probablement pas lire – voyez Donald Trump. D'un autre côté, la plupart des lecteurs ont sans doute déjà fait l'expérience de rechercher, dans une œuvre littéraire, un personnage auquel ils peuvent s'identifier, ou des phrases qui leur parlent profondément. La mauvaise littérature comble ce besoin sans aucune réserve.
Chaque héroïne recèle plus d'abîmes que nous ne le souhaiterions
La bonne littérature, en revanche, n’est en réalité faite que de « si » et de « mais ». Ses phrases prennent des tournures étonnantes ; elle nous présente des personnages de telle manière que nous comprenons : chaque héroïne recèle plus d’abîmes que nous ne le souhaiterions, chaque méchante a une histoire qui fait d’elle bien plus qu’une simple personne malveillante.
J'aimerais pouvoir dire : seuls les démocrates sont de bons lecteurs, car ils sont capables de supporter des opinions qui vont à l'encontre de leurs convictions. Mais Friedrich Nietzsche, par exemple, était un lecteur aussi passionné que rigoureux – et certainement pas un démocrate.
Dans quelle mesure une démocratie a-t-elle besoin d'un « nous » commun pour pouvoir tolérer des opinions divergentes ?
Eh bien, c'est là la question à un million de dollars de la démocratie. Certains défenseurs de l'État de droit bourgeois espèrent qu'il serait possible de le mettre en œuvre même avec un peuple composé d'égoïstes et de narcissiques – j'y suis sceptique. Celui qui ne connaît que ses propres intérêts et ses propres convictions, celui qui pense que le bien commun est un concept désuet réservé aux imbéciles, ne fait que s'écouter lui-même – même s'il se regroupe pendant un certain temps avec des personnes prétendument partageant les mêmes idées au sein d'une bulle.
Le nœud du problème est le suivant : dans quelle mesure un « nous » démocratique peut-il, doit-il ou a-t-il le droit d'être hétérogène pour incarner l'esprit de tolérance, sans lequel toute démocratie étouffe ? Et dans quelle mesure ce « nous » peut-il, doit-il ou est-il obligé d’être homogène pour ne pas devenir un conglomérat totalement aléatoire, susceptible de se désagréger en cas de tensions et de conflits ?
Le « nous » démocratique du XXIe siècle ne peut pas être ce « nous » culturellement, voire ethniquement homogène, que prônent les populistes de droite.
Je ne peux malheureusement que dire quelles réponses sont à coup sûr erronées : le « nous » démocratique du XXIe siècle ne peut pas être ce « nous » culturellement, voire ethniquement homogène, que prônent les populistes de droite. D'un autre côté, le « nous » humain universel, tel que l'envisagent les défenseurs d'une égalité et d'une justice comprises au sens universel, dépasse les possibilités réalistes de toute société concrète et démocratique. La réponse à un million de dollars se situera quelque part entre ces deux extrêmes.
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Thea Dorn est écrivaine, animatrice de télévision et philosophe. Depuis 2020, elle anime l’émission « Literarisches Quartett » sur la chaîne ZDF, et depuis 2024, elle est porte-parole du PEN Berlin. Parmi ses ouvrages les plus connus figurent « Die deutsche Seele », « Die Unglückseligen », « deutsch, nicht dumpf » et « Trost. Briefe an Max ». Dans ses livres et lors de débats publics, elle aborde régulièrement les thèmes de la liberté d’expression, de la cohésion sociale et de la culture démocratique du débat.